Je ne sais pas trop combien de gins j'avais pu boire. Nous étions restés un bon moment directement calés au comptoir. Il y pesait une chaleur humide qui me ravivait – il y a un moment, tard dans la nuit, où l'excitation venant, on consent plus facilement à suer. Les prémices de la bête ? J'aurai bien signé, oui.
Sur la piste c'était la surenchère, des dizaines de filles formaient des rondes, encerclaient, collaient, dirigeaient des hommes titubants et depuis longtemps sonnés par la chaleur, le désir et la surprise d'être là ou simplement l'alcool. Elles les emmenaient parfois – probablement quand ils étaient pour de bon désamorcés au long cours. Un européen submergé d'ivresse venait de sortir au bras d'une immense thaï, avait-il bien compris qu'elle était un homme ?
Nous avons dansé. Un long moment. Nous deux avec trois filles qui nous frôlaient. Une fois toi contre elles. Une fois moi. Nous étions dans le jeu, certains de ne pas être de vraies proies. Finir à trois ?
Non. Nous ressortons, plongeant brutalement dans la rue et son cortège de camelots – « Come ! Sex show, ping-pong show ! ». Il fait un peu plus frais et nous marchons le long d'une longue avenue, sous le SkyTrain. Il y a le bourdonnement dans nos oreilles. Le souvenir de notre excitation. Nous avançons lentement, et puis il y a cette fille, adossée, un peu à l'écart des autres, lisant en attendant. Nos regards s'accrochent. Nous restons au bord du trottoir, retournés vers elle, tu te penches doucement vers moi : « je te l'offre ? » Plongé dans une scène d'Emmanuelle, je souris. Je garde le meilleur de ton cadeau malhonnête : son vice, sa sincérité ; je renonce au reste et c'est très bien ainsi, nous continuons tous les deux, dans quelques minutes nous nous aimerons 24 étages au dessus du niveau de la rue.
(photo par sonny) [ elle - 16/03/2006 ]